Pessah : fête du printemps et de la libération

Alain Bouchard, Université Laval, 22 mars 2021

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Résumé : Pessah est une fête de printemps. On y célèbre la fertilité de la terre dans l’attente d’une nouvelle récolte, mais surtout, on commémore l’Exode, c’est-à-dire le départ d’Égypte. Durant les célébrations qui durent sept jours, on ne peut manger d’aliment levé à base de céréales et on partage un repas spécial, le Seder. Pessah est la fête juive la plus connue des chrétiens, car selon la tradition chrétienne, le Seder est le repas que Jésus prit avec ses disciples avant son arrestation.

Selon la tradition chrétienne, le dernier repas que prit Jésus avant son arrestation fut le repas traditionnel de la Pâque juive (Pessah). C’est sûrement la raison pour laquelle Pessah est la fête juive la plus connue des chrétiens. Pessah est avec Chavouot et Soukkot l’une des trois fêtes juives dites de pèlerinage, des fêtes où l’on célèbre un Dieu qui agit dans l’histoire. Fête prescrite par la Torah, elle est fixée au 15 du mois de nisan (en 2021, elle commencera dans la soirée du samedi 27 mars et se terminera dans la soirée du dimanche 4 avril[1]). L’ensemble des célébrations dure sept jours, et à l’extérieur d’Israël, on ajoute une journée. Pessah est une fête de printemps. On y célèbre la fertilité de la terre dans l’attente d’une nouvelle récolte, mais surtout, on commémore l’Exode, c’est-à-dire le départ d’Égypte. Rappelons que, selon la Bible, le peuple d’Israël a souffert la servitude en Égypte et que c’est à la suite d’une série de miracles (les Dix Plaies), dont le dernier consista à tuer leurs premiers-nés, que ce peuple fut libéré. Pour ne frapper que les premiers-nés des Égyptiens (et non ceux des Juifs), Dieu demanda au peuple d’Israël à l’occasion de la Pâque de consommer un agneau grillé après avoir enduit les montants et les linteaux des maisons du sang de cet animal.

« Lorsque le Seigneur s’avancera pour frapper l’Égypte, il regardera le sang appliqué au linteau et aux deux poteaux et il passera devant la porte et il ne permettra pas au fléau d’entrer dans vos maisons pour sévir » (Exode 12,23).

C’est d’ailleurs ce « saut » qui a donné son nom à la fête, le verbe pessah signifiant en hébreu « sauter par-dessus » (pass-over en anglais). Cette cérémonie fut également célébrée l’année qui a suivi la sortie d’Égypte, puis a continué d’être célébrée lorsque le peuple d’Israël est entré en terre promise sous la conduite de Josué.

À plusieurs occasions dans le livre du Deutéronome, lorsque Dieu demande aux hommes de se présenter devant lui lors des fêtes de pèlerinage, il exige que l’on ne se présente pas les mains vides. À l’époque du Temple, la cérémonie de Pessah consistait à se rendre à Jérusalem pour y manger un agneau pascal que l’on accompagnait de pain azyme (matza) et d’herbes amères (maror). Après la destruction du deuxième Temple en l’an 70, les Juifs ne sont plus en mesure de procéder à des sacrifices. Les rabbins remplacent cette cérémonie par un Seder, mot qui signifie « mise en ordre ». Le Seder, qui dure toute la soirée, se déroule selon un rite précis constitué de quinze étapes. Cet ordonnancement se retrouve dans un livre nommé Haggadah, qui veut dire « le récit », et qui est un recueil de textes bibliques, talmudiques et midrachiques, avec également des psaumes et des prières. En Israël et chez les juifs libéraux, on ne fait qu’un seul Seder. Ailleurs dans le monde, on en fait un second. Le premier se célèbre en famille, l’autre étant très souvent communautaire. Nous reviendrons un peu plus loin sur le contenu de cette cérémonie.

Cette fête est aussi nommée la fête du printemps, car elle tombe toujours au moment de la première lune qui suit l’équinoxe du printemps. On l’appelle également la fête du pain azyme en souvenir de la fuite précipitée d’Égypte, avant même que le pain n’ait eu le temps de lever. Durant toute la durée de la fête, les juifs ne consomment pas de pain levé. Ils s’abstiennent aussi de tout aliment levé à base de céréales. Ces aliments interdits durant la fête sont appelés hamets (fermentation). Les aliments consommés doivent donc être sans levure, c’est-à-dire casher lePessah (propre à la consommation pour Pâque). Si vous êtes attentif à ce qu’on trouve sur les tablettes des épiceries à cette période de l’année, vous y verrez par exemple des jus d’orange, des dentifrices ou du Pepsi avec du vrai sucre, et non du sirop de glucose. Avant la fête, on procède à un nettoyage rituel des cuisines et on utilise une vaisselle spéciale. Il faut éliminer le moindre grain de poussière au cas où on y trouverait des traces de fermentation (hamets). À la dernière minute on organise pour les enfants une chasse au hamets où l’on ramasse les derniers résidus que l’on place dans un sac de papier que l’on brûle le lendemain. Ces restrictions jouent ainsi un rôle essentiel dans le judaïsme, c’est le devoir de mémoire :

Mais aussi garde-toi, et évite avec soin, pour ton salut, d’oublier les événements dont tes yeux furent témoins, de les laisser échapper de ta pensée, à aucun moment de ton existence ! Fais-les connaître à tes enfants et aux enfants de tes enfants ! (Deutéronome 4,9)

Cette prescription nous ramène au Seder et à la Haggadah, car le soir de Pessah les enfants sont particulièrement à l’honneur. C’est à eux que revient la tâche de poser les questions qui donneront sens à cette soirée. Avant de commencer le Seder, la table doit être dressée de façon précise, chaque élément ayant sa raison d’être. On fait parler les enfants, on fait parler les textes, mais on fait également parler les aliments. Au centre, on place un plateau qui comporte six des aliments rituels :

  • un os cuit (zeroah) qui symbolise le sacrifice de l’agneau accompli la nuit de la fuite d’Égypte, mais aussi par les juifs qui se rendaient au Temple de Jérusalem le premier soir de Pessah. Comme depuis la destruction du Temple il est interdit de consacrer un animal, on remplace l’agneau par un os ;
  • un œuf cuit (beitsah) représente le deuxième sacrifice apporté au Temple lors de chaque fête de pèlerinage. Signe de deuil, il rappelle la destruction du Temple et les souffrances des esclaves hébreux ;
  • des herbes amères (maror) suscitent les larmes qui rappellent les conditions difficiles de l’esclavage en Égypte ;
  • un mélange pilé (harosset) de noix, de pommes, de vin et de cannelle qui symbolise le mortier avec lequel les esclaves en Égypte construisaient les villes ;
  • du persil ou un autre légume vert (karpas) qui renvoie, à l’image du renouveau de la nature, à la régénération du peuple juif. Sa fonction est de faire poser des questions aux enfants ;
  • de la laitue (hazeret) dans laquelle on met les herbes amères et le mélange pilé.

En plus de ce plateau, on trouvera une coupe d’eau salée où l’on trempera certains des aliments, trois matzot (pain non levé) recouvertes d’un napperon et du vin dont on boira à quatre reprises. Pourquoi à quatre reprises ? Parce qu’en Exode 6,6-8, Dieu utilise quatre termes pour décrire la libération d’Égypte.

On peut également regrouper les quinze étapes du Seder en quatre sections :

1) Les prières qui se font en buvant une première coupe de vin, en prenant une première bouchée de persil et en cassant la matza du milieu en deux en gardant la plus grande partie pour le dessert et en replaçant la plus petite partie entre les deux autres matzot.

2) Le récit de la Haggadah est l’étape la plus longue. Comme son nom l’indique, la Haggadah fait référence au thème de la soirée qui est de commémorer l’événement décrit dans le récit de l’Exode. Son texte est inchangé ou presque depuis le XIe siècle. Avant d’en commencer la lecture, quatre questions doivent être posées par le plus jeune de la famille. « Pourquoi cette nuit est-elle différente des autres nuits ? », demande cet enfant, comme pour permettre à tous de prendre conscience de l’histoire qui est celle du peuple qui est le leur et que ce repas pascal très particulier leur rappelle. Lors de cette étape, on verse le deuxième verre de vin sans le boire toutefois. On y trempe un doigt et on laisse couler dix gouttes sur son assiette, une pour chacune des dix plaies d’Égypte, en signe d’empathie pour la mort des premiers-nés d’Égypte. La lecture qui suit sera marquée par toute une gestuelle : faire tourner le plateau au-dessus de la tête des convives, présenter l’os grillé ou la matza à chaque convive… En plus, on en profitera pour discuter, débattre, interpréter le texte, actualiser l’histoire somme toute. Après des chants et une bénédiction, on boit le second verre. Dernière étape de la lecture, on bénit et on mange la matza puis on mange l’herbe amère en la trempant dans le mélange de noix et de pommes. Pour cette dernière étape, Hillel, un grand maître du Ier siècle, recommandait de manger la matza et le maror comme un sandwich.

3) Le repas proprement dit commence par un œuf dur que l’on trempe dans de l’eau salée. Par la suite, chaque famille, selon sa tradition d’origine (sépharade, ashkénaze…), déguste des plats spécifiques. Le dernier aliment consommé est la grande partie de la matza cassée au début que l’on appelle afikomane ou « dessert » et qui symbolise le sacrifice de Pessah.

4) Les prières et les chants terminent le Seder. Après avoir versé la troisième coupe de vin en l’honneur du prophète Élie, on ouvre la porte pour l’accueillir symboliquement. Après avoir refermé la porte, on chante des chants de louange à Dieu, puis on remplit et boit la quatrième coupe de vin. En conclusion, on récite des poèmes et deux célèbres comptines : Qui sait ?, où on énumère les nombres de 1 à 13 et leur signification dans le judaïsme, puis on raconte La légende de l’agneau qui met en valeur la justice de Dieu. Finalement on proclame la fameuse phrase : « L’an prochain à Jérusalem ».

Cette phrase signifie que même si cette fête commémore un événement du passé, elle est également tournée vers le futur, celui de la rédemption et de la reconstruction du Temple, comme le manifeste le souhait que l’on vient d’énoncer. Pessah amène aussi à réfléchir à l’esclavage, et par conséquent à la liberté. C’est à Pâque, en avril 1943, qu’a été déclenchée la révolte du ghetto de Varsovie. Pour le judaïsme, la libération d’Égypte ne peut être une libération définitive. En plus des persécutions que les Juifs ont vécues au fil des années, chaque juif, chaque être humain, entretient ses propres dépendances. Certains sont esclaves de l’argent, d’autres du jeu… Pessah invite chacun à s’en libérer. Dans la kabbale, la tradition mystique du judaïsme, l’ego est décrit comme un hamets, qui se gonfle comme un pain qui contient de la levure. Il doit être contrôlé, demeurer humble, être comme la matza, le pain de la foi. La libération d’Égypte est devenue un modèle pour les revendications abolitionnistes des Afro-Américains, pour les aspirations des rastafaris jamaïcains et, bien sûr, pour le christianisme qui a gardé le caractère salvateur de l’événement en l’incarnant en Jésus. Fête du printemps et de la renaissance de la nature, Pessah est une invitation au renouveau et à toute transformation libératrice.

[1] Dans le judaïsme, la journée commence le soir au coucher du soleil et le calendrier est luni-solaire composé d'années solaires, de mois lunaires, et de semaines de sept jours commençant le dimanche et se terminant le samedi. Pour rattraper les onze jours perdus de l’année solaire, les années comportent successivement douze ou treize mois lunaires.


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