Se pourrait-il qu’un roman se cache derrière QAnon?

par Alain Bouchard
Université Laval, 14 avril 2021

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En 1999, un collectif d’artistes marxistes italiens, le « Luther Blissett Project », publiait un roman intitulé Q. Traduit en français sous le titre de L’Œil de Carafa, ce roman s’est vendu à plus de 200 000 exemplaires. Il raconte l’histoire d’un anabaptiste du XVIsiècle qui participe à la guerre des Paysans allemands (1524-1526) aux côtés de Thomas Müntzer. Ce personnage se trouve impliqué dans une lutte sans merci contre Q, un agent double qui s’est infiltré dans les rangs anabaptistes, mais qui est avant tout au service du cardinal Giovanni Pietro Carafa, le contrôleur général de l’Inquisition. Q (qui n’a évidemment rien à voir avec l’agent fictif de la série James Bond) est ici la signature que cet espion apposait au bas des messages cryptés qu’il envoyait à Carafa. Croiriez-vous que, pour ce collectif italien, il est évident que QAnon (Q Anonymous) s’est inspiré de ce roman ?

Au carrefour du roman historique, du roman d’aventure, du récit de guerre et du roman d’espionnage, situé en pleine Renaissance, Q transporte son lecteur au cœur des guerres de paysans, de la crise anabaptiste, des hérésies chrétiennes, des tortures de l’Inquisition et de la révolte contre la papauté romaine. Par complots interposés, l’agent secret Q et un ex-étudiant en théologie devenu guérilléro participent à toutes les rébellions qui secouent alors l’Europe aux côtés de Luther, Müntzer, Charles Quint, François Ier, Melanchthon… L’objectif des anabaptistes est de convaincre les plus pauvres de se réapproprier la religion, d’ouvrir une brèche dans l’alliance diabolique qui unit tous les grands de ce monde, autant les rois, les papes que les nouveaux chrétiens de Luther. Feuilleton politique sur fond de crise spirituelle, Q a des airs de ressemblance avec la situation actuelle. Il n’est pas anodin que Q ait écrit dans son journal le 5 mai 1548 : « Il y a un temps et un lieu pour lesquels tout a un début et une fin. Et il y a, en revanche, des choses qui reviennent ».

Ce collectif d’artistes voyait en Q son ultime contribution au projet « Luther Blisset ». Mais depuis 2000, cette fois sous le nom de Wu Ming 1, le même collectif a publié cinq autres romans toujours libres de droit conformément aux principes qu’il défend. Le message de ces altermondialistes est toujours le même : le discours dominant, notamment celui des médias, n’est aucunement fiable et il faut de toute urgence faire émerger la vérité cachée. Pour cela, il faut faire flèche de tout bois et ne pas craindre d’inventer de fausses nouvelles. Une fois la rumeur diffusée dans les médias, on s’empresse de divulguer les mécanismes qui ont fait mordre les médias à l’hameçon. De 1995 à 1997, le groupe a fait croire à la presse qu’une secte satanique opérait près de Rome, une nouvelle qui a passionné la presse locale et ses lecteurs, puis démonta aux yeux de tous le canular. Il prétendait que le but de la farce était ludique, politique et artistique, une sorte de cure homéopathique contre la maladie dont souffrait le système d’information. Médias menteurs et satanisme, voilà des thèmes tout à fait identiques à ceux qui seront abordés par QAnon !

Plusieurs ont vu dans le roman Q un manifeste politique, une allégorie des transformations sociales ayant marqué les lendemains des mouvements de protestation des années 1960 et 1970 : montée du conservatisme politique et religieux, mondialisation régulant le marché… Les auteurs de L’Œil de Carafa ont qualifié leur roman de manuel de techniques de survie. Trois textes auraient inspiré la création de ce roman : l’encyclique papale Ut unum sint (1995) qui véhicule l’idée d’un nouvel œcuménisme dont rêve Carafa ; l’essai de Raoul Vanegeim, Le Mouvement du Libre-Esprit (1986) une exploration de l’idée d’hérésie religieuse, et American Tabloid (1995) de James Ellroy, qui reconstitue la saga des Kennedy en mettant en évidence la corruption régnant à l’époque aux États-Unis. Encore une fois des thèmes très contemporains. Mais si l’on cherche une clé pour comprendre le possible emprunt de QAnon au roman Q, il semble que ce soit du côté de l’œuvre de Guy Debord qu’il faille se tourner.

En effet, dans son livre à succès, La Société du spectacle (1967), Guy Debord affirme que l’univers médiatique d’aujourd’hui est d’abord et avant tout une idéologie et un rapport social. Un spectacle est le lien social qui s’établit entre des personnes réunies par le même ensemble d’images. Dans la société du spectacle qui est la nôtre, on vit par procuration, on prend l’image pour la chose, on confond la réalité avec la représentation. La vie réelle se vit dans des apparences et des représentations. Selon Debord, on se projette dans des représentations médiatiques, on confond les événements avec leurs images, on substitue l’image à la réalité. Tout comme Debord, Baudrillard soutiendra que nous ne sommes plus capables de faire la distinction entre la réalité et les représentations construites à partir de ce qui n’est que simulacres de la réalité. Aujourd’hui, les simulacres ne sont pas des reflets de la réalité, ni même des repères, mais des constructions d’un nouveau réel, ce qu’il appelle l’hyperréel. On retrouve ce phénomène dans le champ religieux.

En Occident, la seconde moitié du XXe siècle est dominée par trois phénomènes interdépendants : la sécularisation, l’individualisme et le capitalisme de consommation. Ces trois phénomènes ont favorisé l’émergence d’innovations religieuses qui jouent actuellement le rôle de niches identitaires pour ceux et celles qui ne s’identifient plus aux institutions religieuses traditionnelles. Or, il arrive que certaines de ces innovations récentes, centrées sur la réalisation de soi, se légitiment à partir d’œuvres de fiction. Ce sont celles que l’on a déjà nommées « religions fictionnelles » ou « religions basées sur la fiction » dans des CROIRiez-vous que… précédents portant sur l’Église maradonienne (Et si Dieu portait le numéro dix ?), le Jediism, Harry Potter and the Sacred Text (Dieu peut-il avoir l’air d’une nouille ?)… QAnon semble bien appartenir à ce même registre. QAnon s’intéresse à la religion mais pour montrer que celle-ci doit déboucher sur la laïcité. La révolution religieuse du XVIe siècle s’est sécularisée. QAnon respire l’air d’aujourd’hui.

Chez QAnon, tout comme dans les religions fictionnelles, la culture populaire joue un rôle important, elle est leur terreau et leur incubateur, les médias sociaux en sont les vecteurs de diffusion. Le personnage derrière QAnon, ainsi que ses influenceurs, utilisent souvent des exemples de la culture populaire (cinéma, livres…) pour faire comprendre ce qui se passe réellement dans le monde du « Deep State », l’« État profond », une sorte de structure parallèle aux gouvernements en place qui serait le lieu de toutes les manipulations. La fiction vient donc aider les humains à comprendre la réalité, elle devient un espace où certains individus se valorisent, trouvent sens et cohérence à leur vie. Si l’on se situe dans cette logique, on finit par trouver normal que le superhéros qui devait sauver les États-Unis de l’emprise du mal, l’ancien président Donald Trump, ait d’abord été l’animateur d’une émission de télé-réalité !

Pour en savoir plus :

Carole M. Cusack and Pavol Kosnáč (ed.), Fiction, Invention and Hyper-reality. From popular culture to religion, New York, Routledge (Inform Series on Minority Religions), 2017.

Luigi Salsi, « Quête identitaire et lecture historique Luther Blisset, Q, et Wu Ming, 54 », Cahiers d’études romanes, 15, 2006, 71-124.

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