Faut-il toujours distinguer fiction et religion ?

Avez-vous déjà pensé vous convertir au jediisme ? Ou encore, seriez-vous tenté de devenir un disciple d’Albus Dumbledore, ou de vous mettre en quête de l’anneau comme Frodon ? Si, pour plusieurs d’entre vous, ces histoires font partie de la sphère de la fiction et du divertissement, il n’en demeure pas moins que ces œuvres de culture ont donné naissance à de réels mouvements religieux. Croiriez-vous que la ligne à tracer entre fiction et religion soit si mince ?

Comment un personnage comme Yoda peut-il jouer un rôle similaire à celui d’un prophète et être à l’origine d’une religion ? C’est à cette question que s’attaquent actuellement certains chercheurs en sciences des religions. Comme la fiction postule, au même titre que la religion, l’existence d’une réalité au-delà de la réalité ordinaire, on peut comprendre qu’une interrogation existentielle du type de celle qui provoque une conversion religieuse puisse aussi surgir à l’occasion d’une rencontre avec une œuvre de fiction. Le Petit Robert définit la science-fiction comme un « genre littéraire qui fait intervenir le scientifiquement possible dans l’imaginaire romanesque ». On pourrait aussi la définir comme un espace de réflexion sur le sens de la vie à la lumière tamisée de la science. Or, dans ce type de production artistique, il arrive que la science prenne explicitement le relais de la religion. L’Espace se voit alors conférer les attributs du Ciel des religions : les extraterrestres sont comme des dieux, supérieurs à l’homme, dotés de pouvoirs extraordinaires et de la capacité de sauver l’humanité. La seule différence est que ces attributs se manifestent alors dans un contexte technologique : le char de feu devient un vaisseau spatial, l’éclair est remplacé par le rayon laser. Ce contexte surnaturel est un terreau propice à l’émergence de nouvelles religions. L. Ron Hubbard (1911-1986), le fondateur de l’Église de scientologie, était d’ailleurs à l’origine un écrivain de science-fiction. On trouve, en contexte indien, un exemple où le cinéma engendre véritablement un culte.

Santoshî Mâ, la « Dame de la Satisfaction », c’est-à-dire Celle qui satisfait ses dévots, n’aurait pu être que l’une des nombreuses manifestations locales de la Grande Déesse hindoue. Certains temples mineurs lui avaient été consacrés dès les années 1960, mais c’était très localement avant qu’un film de Vijay Sharma la rende célèbre à partir de 1975 et la propulse soudain au rang d’une des déesses les plus connues de l’Inde actuelle. On y raconte l’histoire d’une femme qui, en honorant cette déesse, a réussi à sortir sa famille du malheur. Santoshî Mâ se célèbre le vendredi : il suffit de redire son histoire, de rappeler ses miracles, et de ne prendre qu’un seul repas cette journée-là. Son culte est peu onéreux et s’adresse à tous, riches et pauvres. Santoshî Mâ se contente d’offrandes de sucre brut et de pois chiches; les mets acides la rendent féroce et sont à éviter. Certains temples ont changé de nom pour profiter de sa popularité. En novembre 2015, une nouvelle série télévisée en hindi est même apparue à Delhi dans laquelle cette déesse est célébrée comme un symbole d’amour, de satisfaction, de pardon, de bonheur et d’espérance. On a l’impression qu’un véritable culte s’est créé sous nos yeux, particulièrement bien adapté à la vie d’aujourd’hui.

À la lumière de ces exemples, la question qui se pose est la suivante : comment distinguer une œuvre fictive d’une œuvre à caractère religieux ? En fonction de quels critères ? Alors que les films de fantaisie se succèdent au box-office et que les ouvrages de science-fiction font fureur dans les librairies, quelques rares sociologues et théologiens se penchent sur la question. On a émis plusieurs hypothèses pour tenter de clarifier le statut de ces œuvres contemporaines qui ont suscité l’engouement de nouveaux « croyants ». Certains chercheurs ont notamment identifié dix « mécanismes de véracité » permettant de reconnaître les religions dignes de ce nom. Selon les résultats des recherches, pour qu’un texte ait un usage religieux, il doit entre autres avoir un cadre référentiel soutenu, de même qu’une structure de plausibilité. Les textes doivent aussi être empreints de la culture dont ils sont issus et peuvent intégrer des éléments surnaturels comme des anges ou des personnages dotés de pouvoirs extraordinaires. Une grande partie de l’analyse tient aussi compte des intentions de l’auteur. Les ambitions de J. K. Rowling, l’auteure de la saga Harry Potter, sont certes plus faciles à connaître que celles des évangélistes des premiers siècles de notre ère ! Mais ces intentions restent un critère ardu et difficilement vérifiable dans le cas des textes anciens.

Un fait intéressant : les œuvres récentes qui ont davantage marqué un public avide de spiritualité délaissent les institutions religieuses pour valoriser la spiritualité individuelle. D’autres études misent sur un nouveau concept, celui de « religiosité moderne », censé englober sans distinction textes religieux et textes de fiction. Ces chercheurs n’entendent pas juger de la valeur historique littérale d’un texte, mais simplement mettre en évidence sa capacité à rendre le monde meilleur. Simple question d’interprétation ? Les religions ne seraient-elles qu’une réflexion construite à partir de fictions ? On n’est paradoxalement pas si loin de la critique qu’adresse par exemple le bouddhisme à toute construction mentale et, en particulier, à tout ce qui relève de la religion.

Pour en savoir plus :

  • Bainbridge, William S., « Science and Religion: The Case of Scientology. », In D. G. Bromley and P. E. Hammond (eds.), The Future of New Religious Movements, Macon: Mercer University Press, 1987, 59–79.
  • Davidsen, Markus Altena, « Fiction and religion: how narratives about the supernatural inspire religious belief – introducing the thematic issue », Religion, 46:4, 2016, 489-499.
  • Lutgendorf, Philip, « Jai Santoshi Maa Revisited : On Seeing a Hindu “Mythological” Film », dans S. Brent Plate (éd.), Representing Religion in World Cinema, New York, Palgrave Macmillan, 2003, p. 19-42.

 

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Source de la photo :
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/6/6f/Yoda_Attack_of_the_Clones.png

 

 

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